La croyance en la science 28 avril
Bonjour,
ceci est un article envoyé comme réponse au site « charlatans » qui se propose de « chasser » les charlatans en tout genre qui sévissent et abusent des bonnes gens….
Bonjour,
A lire votre déclaration de première page, on est tenté de s’interroger et de relever le décalage entre la mission proposée (chasser du charlatan) et ses effets supposés (rétablir la lumière de la vérité ??!).
On peut se demander s’il existe une contradiction entre votre intention première pour le moins orientée (débusquer l’obscurantisme et rétablir la lumière de la connaissance scientifique ??) et les moyens d’action (l’expérimentation scientifique et sa rigoureuse « impartialité »). Il serait bon de remarquer que si vous décidez d’être chasseur vous trouverez aisément du gibier, mais peut-être un état d’esprit plus serein vous permettrait de voir qu’il existe moins de cibles à persécuter que vous ne le croyez !
Vous semblez mener une croisade à caractère presque religieux contre les « pratiques irrationnelles », et vous semblez croire que les études scientifiques que vous citez fournissent des vérités absolues et permanentes.
Pourtant pour une étude que vous citez, vous en trouverez aisément une autre qui la contredit et qui affiche les mêmes prétentions de sérieux en matière de protocole expérimental. Le monde scientifique est soumis aux mêmes aléas et contingences que d’autres domaines de la pensée, aux mêmes luttes de pouvoir, d’argent, etc. Les mots de vérité, d’objectivité, d’impartialité, sont souvent évoqués pour dire que la « science » occidentale est garante de la vision la plus juste, la plus précise, la plus fiable pour décrire notre monde…. Mais il s’agit toujours d’une vision, d’une grille de lecture…
Pourtant, bon nombre de la « gent éclairée » croient que leur outil ou leur grille de lecture du monde constitue le nec plus ultra de la vérité, avec la même ferveur et la même conviction que des religieux parlant de la lumière et de leurs dieux!
Ainsi, tout ce qui ne participe pas à ce mythe, à cette croyance que la science occidentale rend compte de la réalité le plus fidèlement possible, est taxé de « charlatanisme ». Vous oubliez peut-être que les systèmes de pensée et de description du monde, mode de pensée scientifique occidental inclus, sont imprégnés culturellement, idéologiquement, et qu’ils ne sont pas coupés de la culture qui les a vus naître. Ils sont des « produits » culturels, au même titre que les arts, les modes vestimentaires, les coutumes et les croyances, le tout étant en perpétuel mouvement et soumis à des changements incessants.
Toute discipline fait partie d’un système global et cohérent (ici, par exemple, le système chinois qui explique les relations entre l’homme et son environnement et les grandes lois naturelles d’équilibre qui régissent cette relation, son système de santé plus particulièrement qui comprend énormément de disciplines : les conseils alimentaires, le mode de vie, le Qi gong, les massages, l’acupuncture, la phytothérapie, etc ….). Tout système global et cohérent est soumis à d’incessantes transformations, qu’il soit jugé « traditionnel » ou non, à de continuels remaniements théoriques et expérimentaux pour rendre compte de la continuelle transformation de ce qui est perçue comme étant la « réalité ». Les systèmes ne sont pas des objets neutres et objectifs mais s’inscrivent bien dans un contexte culturel singulier, et ils ne cessent de « transpirer » de la vision du monde bien particulière qu’ils proposent. Ils élaborent leurs propres outils d’expérimentation, d’analyse et de validation de leurs théories.
Vous parlez souvent d’acupuncture dans vos écrits et vous la présentez comme une pratique superstitieuse d’un autre âge, qui n’a aucun effet prouvé scientifiquement (ce qui veut dire « prouvé par la méthode d’analyse employée en occident »). Vous utilisez donc un mode de pensée étranger au mode de pensée chinois, et vous passez au crible de l’analyse occidentale des pratiques qui relèvent d’une autre vision de la santé, complémentaire et différente de celle qui a cours aujourd’hui dans nos sociétés. On pourrait vous posez la question ; « pourquoi et comment l’acupuncture donnerait-elle des preuves à la science occidentale de son efficacité ? »
Son efficacité est testée tous les jours par des millions de personnes à travers le monde et est en constante augmentation, notamment en Angleterre et aux Etats-Unis. Comme d’autres pratiques médicales elle peut se révéler intéressante pour des gens qui continuent aussi à se soigner avec nos traitements médicamenteux conventionnels. Il n’y a aucune opposition, entre la médecine occidentale et la chinoise, si ce n’est celle que vous opérez dans votre esprit en invoquant, d’une part que l’efficacité des traitements conventionnels sont avérés, et de l’autre non. Vous utilisez d’instruments d’analyse élaborés par une culture (européenne) pour juger de l’efficacité des pratiques d’une autre culture, sans prendre en compte que les modes de pensée diffèrent et que par conséquent, les procédés de validation de l’efficacité d’une pratique (ici la médecine) ne sont pas les mêmes d’une culture à l’autre.
Pour dire vite, vous jugez tout à l’aune de votre propre culture, avec ses critères de goût, de vérification, de schémas de pensée sans prendre en compte l’idée fondamentale de relativisme culturel…. Comme si tout le globe se devait d’avoir construit les mêmes représentations du monde, les mêmes schémas mentaux, les mêmes rites et croyances, les mêmes systèmes théoriques et les mêmes instruments et procédés pour vérifier leur cohérence. Ou comme si certains systèmes étaient supérieurs à d’autres et devaient tôt ou tard l’emporter pour devenir le seul et unique, incontournable modèle de compréhension du monde vivant… Ce qui est l’aboutissement logique de vos écrits quand on sent qu’en dehors de « la science occidentale », point de salut !
Cela relève de l’éthnocentrisme.
Pour aller plus loin, l’atmosphère idéologique de votre site est imprégnée d’un certain « air du temps » monolithique sous lequel tout phénomène vivant est analysé, sous pesé, vérifié, selon les seuls critères d’appréciation scientifiques. Ainsi, votre article sur le bio est intéressant, car il pointe, peut-être sans le vouloir, les limites de notre systême d’analyse scientifique ; le sacro-saint exercice du doute critique, le but rigoureux mais inatteignable de « l’objectivité » et la multiplicité des facteurs qui interviennent (climat, sols, etc.) dans toute experimentation aboutit à des conclusions mitigées, ou à des résultats qui ne sont pas les mêmes d’une étude à l’autre. Aujourd’hui, pourtant, la « science » est présente partout, et ces méthodes d’investigation se propagent dans tous les domaines, (ce qui est entendu, puisque la science occidentale est dépendante de la culture qui l’a vue naître) et ses prétentions de décrypter le réel de manière indiscutable sont utilisées dans les manifestations les plus banales de la vie quotidiennes (ainsi, des lingettes qui détruisent 98% des germes et agents pathogènes sont meilleures que les autres car leur action a été scientifiquement prouvée, de même que certains yaourts ont une action miraculeuse sur la flore intestinale, car cette action est également prouvée en laboratoire…). Par dérive, on attend de toute chose qu’elle offre l’impeccable respectabilité du « prouvé scientifiquement », sinon elle n’a aucune valeur… En continuant comme cela, l’on demandera bientôt au peintre de prouver que les couleurs qu’il utilise a bien un effet mesurable par des outils d’analyse sur le cerveau du spectateur, et si ce n’est pas le cas, sa peinture ne vaudra rien ! L’exercice du doute et la croyance dans le critère illusoire d’objectivité (comment cela serait-il possible dès lors qu’il y a un sujet pensant, analysant, expérimentant ??) atteint des sommets tels que l’appréciation dite « subjective » (quelle chose n’est pas subjective ??) est réfutée par les disciplines scientifiques comme n’ayant pas de valeur.
Pourtant tout dans la vie quotidienne est régie par le savoir empirique et subjectif ; nous savons que nous posons le pied droit après le pied gauche et ainsi de suite quand nous marchons, nous savons que la plupart des légumes de l’agriculture conventionnelle ont une saveur plus fade et moins d’appétance que ceux de l’agriculture biologique, car il suffit de croquer dans une pomme bio pour nous en rendre compte, et il suffira qu’un expert d’arts martiaux nous envoie un bon coup de pied subjectif et empirique pour nous convaincre que ses techniques sont efficaces, cette preuve délivrée en 1 seconde surpassant toutes les études scientifiques que l’on pourrait faire sur ce sujet là ! De plus la croyance est un élément capital qui gouverne aussi nos sociétés contemporaines contrairement à l’idée reçue qui veut que les « sauvages » croient et que les modernes « savent ». Nous allons chez le médecin car nous l’investissons d’une autorité et d’une compétence particulière dans le domaine de la santé (ou parce que nous n’avons pas le choix !) et cette croyance en son pouvoir de thérapeute ainsi que la croyance en l’efficacité de ses remèdes jouent un rôle direct dans le bon déroulement et l’aboutissement thérapeutique. De même, la notoriété, la réputation du praticien aura sa répercussion dans le processus de guérison.
Pour revenir sur l’acupuncture, il y maintes expériences qui tendent à prouver son efficacité hors effet placebo, et il y a d’autres expériences (celles que vous utilisez) qui tendent à prouver le contraire. Il est aussi utile d’ajouter que les cultures et les traditions évoluent avec le temps, qu’aucune chose, absolument aucune chose en ce monde ne reste identique à elle-même d’un moment à l’autre. Tout change, et l’acupuncture n’est certainement pas restée une pratique identique au cours des siècles, elle s’enrichit et s’élargit de multiples progrès et apports, en phase avec son époque, elle délaisse aussi certains de ses aspects qui ne se montrent plus d’actualité. De nombreux chercheurs apportent de nouveaux protocoles de puncture et de nouvelles combinaisons de points sont testées et validées cliniquement. Il existe en Chine, une dynamique de recherche sur les effets de la phytothérapie et de l’acupuncture sur les « nouvelles » maladies dites de « civilisation » (cancers, maladies cardiovasculaires, diabètes, scleroses en plaques et maladies neuro-dégénératives, etc.). Croire que les traditions n’évoluent pas, que les réponses apportées aux maladies restent les mêmes depuis des millénaires, et qu’aucune adaptation face aux pandémies émergentes n’existe, c’est nourrir une opinion erronée.
Qu’importe ! L’exercice du doute et du scepticisme le plus absolu est complètement impossible et l’expérimentation scientifique, même avec ses critères rigoureux, est soumise à des aléas bien humains. L’Ecole de Palo Alto et Paul Watzlawick ont déjà bien exploré, dans des livres comme « La réalité de la réalité », l’influence des hypothèses, des points de vue, de l’intention, de la direction donnée à l’expérimentation, bref, de toute l’activité mentale et comportementale de l’expérimentateur sur les résultats expérimentaux obtenus. L’objectivité est une illusion de l’esprit, mais c’est bien un but vers lequel tendre.
C’est pour cette raison que des disciplines dites « de sciences humaines » (mais quelle science n’et pas humaine ?!) comme l’Anthropologie après avoir cru à l’existence des sciences dures (cad infaillibles, comme le prétendent les religions !) et après avoir caressé l’idée de les rejoindre, ont bien finit par admettre que tant qu’un observateur humain expérimentait, analysait et rendait compte, l’objectivité était théoriquement impossible et relevait d’une chimère. D’où les mouvements d’anthropologie et de sociologie participatives, ou l’observateur n’est plus vu ni vécu comme le rapporteur impartial d’une réalité intangible, comme si sa présence ne modifiait en rien les évènements qu’il se propose de rapporter, mais bien le créateur et l’acteur d’un nouveau réseau d’interactions dans le groupe qu’il s’est chargé « d’étudier ». Aussi cohérente et efficace soit-elle, la science occidentale élabore des théories qui « collent » à la réalité (quelle réalité ? Expérimentée par qui ? Dans quelles conditions ?) le plus possible, mais les plus grands théoriciens (comme Albert Einstein) ont toujours dit qu’il y aurait toujours un espace entre la théorie et la « réalité ». La vérification expérimentale vient valider cette cohérence de la théorie vis-à-vis de la réalité ainsi testée. De la Théorie du Big Bang à celle de l’Evolution, personne ne peut affirmer si cela est vrai, mais elles sont admises et mises en avant pour leur grande capacité systémique de représentation globale et cohérente. Jusqu’à la prochaine remise en cause, ou le prochain élargissement, de la théorie qui viendra soit invalider, soit englober ces théories, comme l’a fait la théorie de la relativité d’Einstein avec la théorie de la gravitation universelle de Newton. Karl Popper a mis en évidence ce mouvement de la science occidentale, qui procède par élargissements ou bien par destruction ou invalidation de ses théories, face aux nouvelles données expérimentales qui les contredisent. La science est soumise au même mouvement de création, de destruction d’idées, d’hypothèses, de systèmes, etc. que toutes les activités humaines, et de ce fait, ne peut être raisonnablement vue comme la discipline maîtresse en adéquation avec la plus pure et la plus parfaite vérité…
C’est pourtant l’opinion étrange et infondée que nourrissent nombre de gens à l’encontre des « sciences », et la place que nous leur consacrons dans notre éducation, le prestige que nous leur accordons volontiers est symptomatique de cette illusion de véracité que nous projetons sur elles. Dans des domaines appliqués comme la santé de l’être humain, si la médecine s’est donnée le but de donner des traitements médicamenteux standards et des explications universelles aux maladies, aux symptômes qui en découlent et aux traitements à entreprendre, force est de constaté que, dans la réalité clinique, tous les malades ne sont pas égaux et qu’un traitement pour l’un n’est pas forcément le meilleur pour l’autre. C’est ici qu’interviennent les médecines traditionnelles, qui s’attachent plus à guérir le patient et s’intéressent donc aux interactions qu’il entretient avec son environnement (saisons, astres, rythmes circadiens, etc.) ainsi qu’à son histoire personnelle. Le patient redevient donc le centre de l’attention du praticien, et ce n’est plus une maladie que l’on traite, mais bien un être humain qui a développé cette maladie pour des raisons qui lui sont propres. En d’autres termes, pour de mêmes symptômes, non seulement le traitement sera différent, mais aussi l’explication de la cause première, du déséquilibre qui a engendré la maladie pourra aussi être différent. Ce qui remet le patient au centre du dispositif médical, et ce qui explique le succès émergent des médecines traditionnelles ou des pratiques non conventionnelles.
Autres aspect important de ces pratiques qui passent pour « charlatanesques », c’est l’accent mis sur la prévention, à travers l’alimentation et le mode de vie. C’est bien sur ce point, pourtant primordial, que la médecine occidentale est faible, et que les autres pratiques trouvent leur place ; toute personne sensée préférera se connaître et savoir quels comportements alimentaires et modes de vie adopter pour s’assurer une santé de fer et ne pas tomber malade. Bien souvent, la médecine occidentale se révèle puissante et rapide dans son efficacité pour traiter les maladies, mais rares sont les praticiens à pouvoir proposer une hygiène de vie et d’alimentation adaptée spécifiquement au patient singulier qui vient consulter. De grandes lignes de conduite sont proposées mais elles sont souvent standardisées pour tous les malades. Ceci dit, il n’y a aucune raison pour laquelle ces pratiques soient mises en confrontation avec la médecine occidentale contemporaine à moins que cette dernière ne se sente menaçée par son monopole, qui est loin d’être aussi prononcé dans d’autres pays européens que le nôtre (voir les statuts juridiques des osthéopates, chiropracteurs, acupuncteurs non médecins ailleurs etc.).
Cette espèce de pensée schématique qui oppose la médecine occidentale scientifique aux autres traditions médicales du globe est aussi simpliste que la régulière confrontation entre médecine allopathique et « médecines douces ». Que veulent dire ces termes, quand on sait qu’une grande majorité des médicaments comportent des principes actifs du monde végétal (donc du monde « doux » ?!), utilisés tels quels ou synthétisés chimiquement, ou transformés par réactions chimiques pour en faire des molécules plus puissantes. Les grands laboratoires ne s’y trompent guère puisqu’ils consacrent une partie de leur activité à s’informer des connaissances botaniques des guérisseurs à travers le monde. Ces derniers ne seraient-ils que de « charlatans » alors, de vieux sorciers ridés et ridicules, définitivement anachroniques ? Pourquoi les chercher, les questionner, admettre que, par exemple, les guérisseurs d’Amazonie possèdent une connaissance encyclopédique des plantes médicinales de leur environnement et qu’ils savent les préparer, les utiliser pour traiter les maladies ?
Pourquoi les laboratoires cherchent-ils à bréveter des molécules issues de ces plantes communément utilisées ?
Pourquoi cherchent-ils à faire passer des savoirs d’autres peuple comme des innovations révolutionnaires issues de leur recherche scientifique ?
La culture occidentale est particulièrement puissante aujourd’hui, elle tend à s’imposer et à se diffuser partout, comme toutes les cultures dominantes, elle cherche à imposer sa vision du monde et à affirmer que d’autres systèmes culturels sont inadaptés, retardés, faux, etc.
Le colonialisme français cherchait déjà à exporter ses bons soins civilisateurs aux pauvres sauvages africains, à les sortir de leur prétendue misère, à les vacciner et à leur apporter les lumières du vrai savoir!
A en juger par les souffrances et la pauvreté endurées aujourd’hui par ces peuples qui ont bénéficié de notre soit disant expertise, on peut légitimement se questionner sur la validité de notre vision du progrès, et sur notre désir de le propager dans le monde.